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  • Photo du rédacteurLASPAD UGB

Au Sénégal, imams et marraines de quartier servent de médiateurs entre les femmes et leurs maris

« En Afrique, les femmes face aux violences ».


Ces acteurs communautaires font un travail de sensibilisation et de négociation et, dans les cas les plus graves, tirent la sonnette d’alarme.

Enceinte de six mois, Diatou Faye, 27 ans, est venue seule pour sa consultation mensuelle au centre de santé de Yeumbeul, une banlieue éloignée de Dakar. Quelques semaines plus tôt, la jeune femme a été chassée de chez elle par son mari, qui la soupçonne d’adultère et ne veut ni reconnaître l’enfant ni participer aux frais de grossesse. « J’ai dû dormir dehors, près de la station-service », raconte-t-elle, encore marquée par cet épisode. Là-bas, elle a été repérée par Maty Sall, une « bajenu gox »(« marraine de quartier », en wolof) qui l’a rapidement emmenée au centre de santé afin qu’elle puisse voir un gynécologue. Elle a même été hébergée par la maternité le temps que les acteurs communautaires trouvent un accord avec sa famille, lui permettant d’aller vivre chez sa tante.

« Nous avons pris en charge tous les frais médicaux. Nous réservons en effet 3 % de nos recettes aux situations d’urgence », explique Malamine Diop, assistant social dans cet établissement ouvert en 2018 et qui met l’éradication des violences basées sur le genre au cœur de ses préoccupations. Au Sénégal, 27 % des femmes âgées de 15 à 49 ans ont subi des violences physiques, selon l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD, 2019). Dans plus de la moitié des cas, le mari ou le partenaire est l’auteur de ces actes.

A la maternité du centre de santé de Yeumbeul, où se pressent les jeunes mères avec leurs nourrissons accrochés dans le dos, une salle est dévolue à l’écoute des femmes victimes de violences. Un travail que le personnel de santé mène désormais main dans la main avec des acteurs communautaires tels que les « bajenu gox », les imams ou les collectifs de jeunes. « Ils vivent avec les populations, qui leur font confiance, et peuvent ainsi identifier des cas qui nous sont souvent inaccessibles, explique Malamine Diop. S’ils connaissaient déjà les violences physiques, nous avons dû les sensibiliser à reconnaître les violences psychologiques, morales, économiques ou conjugales. »


Des juristes en soutien


A Yeumbeul, banlieue pauvre où de nombreux habitants vivent dans la promiscuité, les abus les plus fréquents sont les violences dites économiques. « Si le mari ne donne pas à manger à sa femme, ne s’occupe pas de sa santé ou de ses dépenses quotidiennes, je négocie d’abord avec lui pour éviter d’aller en justice », explique Maïmouna Diallo, « bajenu gox » depuis 2009. 

Dans un pays à 95 % musulman, l’enjeu est aussi d’associer les imams au travail de sensibilisation. « Nous rappelons les devoirs de chacun dans un mariage : l’homme ne doit pas maltraiter la femme, il doit la prendre en charge, la soigner », détaille El Hadj Sakho, vice-président de l’association des imams de la commune de Yeumbeul Nord.

En cas de violences physiques ou de viol, la plupart des acteurs communautaires reconnaissent que la médiation ne suffit pas. Maty Sall reste marquée par le cas de deux adolescentes de 15 et 16 ans, toutes les deux violées par leur père quelques semaines plus tôt. « Nous les avons reçues dans la salle d’écoute, puis nous les avons amenées à la police après avoir vu le gynécologue, qui a fait un certificat médical », explique la marraine de quartier, qui s’est tournée vers l’Association des juristes sénégalaises (AJS) pour trouver un avocat et les aider dans leurs démarches juridiques. 

Dans les petits bureaux de la « boutique de droit » de Pikine, une banlieue voisine, quatre juristes s’activent à rédiger des plaintes, des requêtes ou des conclusions juridiques. « Si nous avons un cas de violence qui a besoin d’un suivi médical, nous l’envoyons au centre de santé de Yeumbeul. A l’inverse, eux nous réfèrent les personnes qui ont besoin d’un suivi juridique », explique Ndeye Bakhoum, coordinatrice du lieu, l’une des huit structures de ce type que compte l’AJS au Sénégal.

A Pikine, l’équipe de dix juristes a traité gratuitement environ 1 600 cas par an en 2020 et en 2021. Parmi ces dossiers viennent d’abord les violences physiques (38 %) puis sexuelles (26 %), psychologiques (22 %) et économiques (13 %). « A part quand il s’agit de violences économiques, nous refusons toute négociation et accompagnons les femmes pour porter plainte ou demander le divorce », précise Ndeye Bakhoum, qui doit aussi parfois expliquer aux acteurs communautaires où sont les limites de la médiation.


Un travail de fourmi


Pour tous les acteurs engagés, cette mobilisation s’apparente souvent à un travail de fourmi. Ainsi, malgré la confiance qu’elles ont gagnée dans leur quartier, les « bajenu gox » peinent encore à faire parler les femmes, qui n’ont pas toujours conscience d’être victimes de violences ou de viols, surtout dans le cadre d’un couple marié. « La femme a des droits et ne doit pas se soumettre sexuellement. Il existe des limites. Lorsqu’elles ne sont pas acceptées par le mari, c’est là que les violences commencent », observe Maty Sall, qui sait parfaitement que de nombreux cas d’abus ne sortent pas de l’intimité des chambres à coucher. 

Depuis son bureau du centre de santé, Malamine Diop voit aussi des femmes venir dénoncer un viol avant de disparaître dans la nature de peur que cela ne s’ébruite. « Les violences et les viols existent en pagaille dans nos quartiers, mais trop souvent tout le monde se tait alors que les auteurs doivent être dénoncés », avance Maïmouna Diallo.

De plus en plus d’associations de jeunes s’engagent aussi. « Les filles doivent comprendre qu’elles peuvent dénoncer leurs agresseurs sans honte, et les femmes mariées prendre conscience que le viol conjugal existe », martèle Michel Gomis, 27 ans, l’un des animateurs du club des adolescents de Yeumbeul, qui n’hésite pas à intervenir dans les écoles et les lycées sur ces sujets encore tabous.


Auteur : Théa Ollivier


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